Hélène & George
-I-
Dans la peau…
Je m’appelle Georges. Ma mère avait tenu à me donner ce nom en souvenir de Washington, disait-elle. Je n’ai jamais éclairci s’il s’agissait de la ville ou de l’homme. Elle n’était jamais allée en Amérique, n’avait pas de livre sur le sujet, ni sur l’homme, ni sur la ville, ni même sur l’état de Washington D.C.
Donc, vous l’aurez compris mon nom est Georges , Georges Haches, et l’histoire qui m’est arrivée n’est pas une affabulation. Ni une tentative de faire parler de moi à tout prix. Je vais me contenter de vous narrer de manière chronologique, les faits bruts, tels que je les ai vécus.
C’était un lundi.
J’avais programmé mon réveil pour 6 heures. Mes dossiers de la journée étaient déjà dans ma serviette. Je me suis levé dès la première sonnerie, sans mettre mes lunettes ni allumer la chambre je me suis dirigé vers la douche. J’ai mis le débit de l’eau au maximum et la température à la limite du supportable. J’avais du mal à me sentir d’attaque aussi j’y ai passé plus de temps qu’à l’accoutumé et ce n’est que la raison qui m’a fait en sortir. La pièce était devenue floue de la vapeur accumulée, j’ai donc effectué toute ma routine, dans la brume, devant un miroir sans effet. Je suis repassé dans la chambre pour enfiler mes vêtements, toujours sans allumer la lumière pour ne pas réveiller Hélène, c’est mon épouse.
Pour vous parler d’elle, elle est infirmière de nuit. Ce qui fait que nous ne nous rencontrons que rarement. Quand je me lève, elle est au lit depuis moins de deux heures. Nous n’avons l’occasion de nous parler ou de nous disputer que deux jours par semaine et pas forcément le weekend.
Donc, je m’habille et sans bruit je rejoins la cuisine. En buvant mon café je consulte mon agenda, efface les traces de mon passage, la tasse, l’assiettes, les miettes. J’attrape ma serviette, mes clefs et, au moment de partir je lève le bras gauche, je relève ma manche pour vérifier l’heure sur ma montre et là, Ô stupeur, les bras m’en tombent. Il s’agit bien de ma montre, mais le bras, ce n’est pas le mien. J’ôte ma veste. Je m’assieds. Je pose ce bras sur la table. Je relève la manche. C’est bien mon alliance sur l’annulaire, elle flotte un peu car les doigts sont plus fins, avec des ongles un peu longs et soigneusement manucurés. Pour être sûr, pour comparer, je découvre aussi le bras droit. Rien à voir. La main est bien plus épaisses, les ongles en sont rongés, des poils poussent sur la troisième phalange, le poignet paraît plus ossu, le duvet de l’avant bras est brun et élégant, masculin, mâle pour tout dire. Sur l’avant bras gauche, le couverture pileuse est quasi inexistante, un poil clair et court mais surtout, j’hallucine, une rose dont la tige noire et épineuse remonte jusqu’au coude en sinuant. Son bouton renflé s’apprête à éclore sous le cadran de la montre que je consulte encore : 6 h 45. Je dois absolument partir. Ce premier rendez-vous ne peut être remis. Je me rajuste, rattrape mes affaires qui sont tombées sur le carrelage, sur la tablette, la paire de gants que j’enfile tout en rejoignant la rue.
Toute la journée, une démangeaison au niveau de l’omoplate gauche m’a incommodé. Pourtant je n’ai pas eu le courage de me dévêtir dans les toilettes pour constater l’ampleur des dégâts. J’ai fait comme si je ne m’étais rendu compte de rien. J’ai juste appelé Hélène pour savoir si elle serait à la maison quand je rentrerais. « Non, j’ai yoga. Bonne journée ».
Quand Charles m’a invité à dîner, j’ai accepté et en guise de repas j’ai surtout consommé du Bourbon. Je me suis jeté sur le lit en rentrant, directement, sans allumer la lumière et j’ai sombré comme on se noit dans un sommeil sans rêve.
Le mardi matin, le réveil n’a pas eu le loisirs de sonner car ce sont mes propres ronflements qui m’ont réveillé. Quand je me suis levé, Hélène a poussé un énorme soupir, comme soulagée, et m’a tourné le dos. J’ai à peine aperçu son visage dans la pénombre. Je suis sorti de la chambre sur la pointe des pieds en emportant mes vêtements de manière à n’avoir pas besoin de revenir. Les doigts de la main droite sur le bouton de la lumière, j’ai compté jusqu’à huit avant d’allumer la salle de bain. J’avais ressenti en sortant de la chambre un impression étrange au niveau de la nuque, comme un regard dont on ne connaît pas l’origine, une présence qui provoque une onde de chaleur qui descend le long de la colonne vertébrale. J’ai allumé donc et j’ai refermé la porte, au loquet. Rageusement j’ai enlevé toutes les nippes, kimonos, serviettes surnuméraires que mon épouse accroche aux patères et qui masquent complètement le grand miroir que je me suis embêté à y placer.
Nu, devant ce miroir, j’ai cru que je rêvais. Toute la partie gauche de mon corps était celle de quelqu’un d’autre. Quelques poils roux cernaient mon mamelon, enfin, justement pas le mien. Les côtes étaient mieux dessinées. la hanche était plus creuse. La jambe plus fine et plus musclée, les doigts de pieds plus longs, manucurés comme ceux d’une femme. Je tremblais. J’avoue que, à ce moment là, j’ai hésité entre la folie et la terreur.
« Vous n’avez pas réveillé Hélène? » me direz-vous.
— Hé bien non, je n’ai pas osé. Elle m’aurait encore accusé d’avoir bu. Elle aurait dit que tout cela était forcément de ma faute. Que je l’avais bien cherché.…
De la main qui m’appartenait encore j’ai saisi mon sexe. Je le connais bien. C’était toujours le mien. Il valait mieux car je ne peux imaginer un seul instant toucher au sexe d’un autre homme, vous comprenez ce que je veux dire.
Une chose tout de même me rassurait. La moitié qui n’était pas mienne avait la même taille que celle qui avait disparue. Etais-je plus dérangé par cette demi présence inconnue que par la perte de la moitié de moi-même. Je ne sais pas trop maintenant que ceci semble définitif.
Comme la veille, je me suis préparé, j’ai rangé la cuisine et je suis parti travailler. J’ai été obligé de remonter car j’avais oublié les gants.
Tous les moments de la journée où je me suis retrouvé seul dans mon bureau, je relevais ma manche de chemise pour regarder la rose. La montre était au poignet droit et d’heure en heure le bouton grossissait sur mon bras, je veux dire ce bras gauche. Sa couleur rouge y devenait plus vive et j’ai aperçu quelques feuilles vertes qui n’étaient pas là hier sur la tige épineuse.
En fin d’après-midi, j’ai appelé Hélène qui m’a dit qu’avant d’aller prendre son service elle irait dîner chez sa mère. Je lui ai souhaité une bonne nuit.
Quand je suis arrivé à la maison, la nuit était tombé. J’ai fait couler de l’eau chaude sur une soupe en sachet, j’ai rangé et je me suis couché.
C’est à ce moment là que j’ai dû prendre une décision difficile. Si mon côté droit devait disparaître à son tour cette nuit je ne pouvais imaginer mettre ma main droite sur mon sexe qui risquait, dans ce cas là de disparaitre aussi. Je me résolu donc à user de la protection de cette main gauche. Au matin la rose avait fleuri.
Le mercredi je ne pris pas de gants, mes mains était parfaites. Quand à l’heure du déjeuner Charles et moi avons joué au tennis, il a trouvé que j’avais changé, que j’avais l’air en forme et je lui ai dit « C’est le yoga ».
-II-
HELENE
Lundi.
Quand j’ai ouvert les yeux, le réveil n’avait pas encore sonné. La chambre était sombre, les rideaux tirés, une luminosité pâle s’immisçait par la porte entrebâillée.
J’ai eu l’impression d’une présence assortie d’une odeur inhabituelle, pas désagréable mais inhabituelle. Etrangère. J’ai reniflé un moment comme un chien sur une trace, autour de moi, les draps, les oreillers, la couette. C’était léger, je dirais presque fugace, porté par un courant d’air, un mélange cannelle/lavandin/cade/citron-citronnelle, avec une vapeur chaleureuse indéfinissable. Le lit ne donnait pas l’impression d’avoir été défait. Georges tire la couette et retape le coussin quand il quitte la chambre. Est-ce lui qui aurait changé de parfum? Je ne le crois pas capable d’une telle initiative, personnelle. Dans le panier de linge sale, j’ai respiré sa chemise qui ne dégageait qu’une légère odeur de sa sueur et de son déodorant.
J’ai ouvert les fenêtres avant d’aller me faire un thé, vert et fort… dans la cuisine où flotte la même odeur, légère ; tellement légère que je me demande s’il ne s’agit pas de la réminiscence d’un rêve. Le soleil se décide enfin à percer les nuages pour éclairer la rue d’où monte des cris d’enfants en bonne santé. Je me penche à la fenêtre pour les voir défiler, toute une classe avec leur maître. J’aime me charger de ces émotions joyeuses avant de partir travailler. Je suis infirmière au quatrième étage, le secteur des enfants malades, en soins intensifs. Et palliatifs. Quand l’un ou l’autre de ces petits du quatrième éclate de rire, l’éclat semble plus un grincement ou un cri qu’une explosion de joie. Et ma soirée défile entre branchements, injections et consolations. Je passe sous silence l’état des parents, la colère, la solitude, le malheur, l’abattement, le désespoir…
Aussi, quand pour se rendre à la piscine, les élèves de l’école élémentaires passent en riant dans ma rue le lundi, je m’imprègne de leur joie et de leurs cris, de leurs joues rebondies et de leurs dents étincelantes, de leurs cheveux…
J’ai fermé la fenêtre et l’odeur est revenue. Je me suis retournée pour regarder derrière moi, jusqu’au fond du couloir, sombre. Je n’y ai vu personne. Je suis sortie pour quelques courses et à mon retour, j’ai retrouvée la même impression d’étrangeté. Quand la sonnerie de mon portable a retenti, j’ai hésité à répondre. C’était Georges et je ne lui ai parlé de rien. J’ai juste précisé que je m’en irai tôt pour ma séance de yoga avant mon service. Ce cours de yoga, nous nous y retrouvons nombreuses du CHU, de tous les services. Nous nous reconnaissons mais ne parlons jamais du boulot, juste un petit geste de connivence.
L’animateur du cours de yoga se nomme Paul. Il commence toujours la session en disant « je suis pôôôl » avec un étrange accent, en traînant sur le ô, ce qui donne à ce prénom banal des allures exotiques. Ceci est son seul travers. Un kimono impeccable. Des mains longues aux ongles transparents et brillant. Les muscles de ses avant-bras et de ses cuisses engendrent des effets moirés sur l’étoffe fluide du vêtement. Des cheveux ras aux reflets roux, une carnation claire, des lèvres ourlées… Et sa voix ! Une vibration harmonieuse et basse qui est capable de me mener jusqu’au sommeil. Disons de me plonger dans une léthargie douce et légère.
Au milieu de la nuit, quand enfin je me couche, si le sommeil ne vient pas, j’imagine sa voix pour me guider dans l’oubli. Depuis quelque temps j’ai de plus en plus de difficultés à m’endormir. J’ai bien essayé de le dire à Georges. Sa seule réponse « Moi aussi ! En ce moment le boulot est difficile ! ». Il a dû croire que je lui parlais de ses nuits…
J’ai préparé mon sac puis, prête à sortir, je me suis ravisée. Dans la pénombre de la salle de bain, je suis restée longtemps sous la douche, jusqu’à ce l’eau tiédisse. J’ai poussé des petits cris.
Avant de fermer la porte, j’ai encore essayé de trouver l’origine de l’odeur. Sans succès. J’ai fermé à double tour. pour être sûre que personne n’entre en mon absence
-III-
GEORGES
Aujourd’hui, je pense à demain.
Ce matin, je me rejoue la journée d’hier. Surtout la soirée. D’hier. Voilà pourquoi je pense à demain.
……
Hier, le troisième jeu était pour lui. Dans cette situation Charles a pour habitude de gagner. Quelques échanges , quelques services ratés pour lui, pris pour moi, j’ai remporté le dernier set. J’ai gagné le match.
Il m’a serré la main. Il ne m’a pas regardé dans les yeux. Il a regardé la main que je venais de lui serrer et l’a essuyée sur son short blanc. Cela n’y a laissé aucune trace. Il était déjà en train de partir. J’ai hésité entre, lui imaginer une moue de dégoût, ou un rictus d’envie. « A la semaine prochaine même heure », puis il a rejoint sa voiture sans passer par le vestiaire.
Je suis resté longtemps sous la douche à jubiler de ma victoire ; le mieux que j’obtiens depuis deux ans est un pénible ex æquo au blitz ; sous la pluie chaude, j’ai mentalement rejoué tous les points, tous les coups, tous les services.
Ma conclusion est que si j’ai gagné, je le dois à mon nouveau corps, et que ma performance sportive précède simplement des réussites physiques plus intimes. Avec Hélène. Ou pas. J’ai acquis, à mon corps défendant, de nouveaux atouts dont je vais profiter dès ce soir. C’est une décision et non plus un désir ou une envie. Ma vie a commencé à changer.
……
Hier soir, ma femme et moi nous avons dîné dehors. Elle avait mis sa robe bleue. Celle qui me fait toujours un effet extraordinaire. Hélène, quand elle le veut bien, elle est belle. Je le lui ai dit. Ma voix vibrait un peu, inhabituelle, « Tu es très en beauté ce soir ». Elle aurait dû être séduite mais elle a regardé ma main posée sur la sienne— elle s’est raidi comme si elle se rendait compte du changement. Elle a eu comme une tentative de glissement. Une ébauche de retrait. Un regard inquisiteur. Ses sourcils suspicieux ont rajouté une ombre maléfique sur ses paupières délicatement ombrées d’un fard nacré.
— Tu me trompes…?
Cette hésitation en fin de phrase ! Entre question et constat péremptoire. J’ai, à mon tour, hésité sur le parti à prendre. Explication ou dénégation. Je me suis contenté de lui caresser la main de cette main-là, de lui resservir du vin et de dire « non, non » ce qui ne veut rien dire mais a toujours un effet calmant immédiat. Malheureusement pas définitif.
Exceptionnellement elle a pris un dessert. Je n’ai commandé qu’un café.
— Tu ne dormiras pas.
J’aurais pu lui avouer que, pour ce soir, j’avais d’autres projets, pour nous deux ; que je comptais bien que nous échappions à la routine ; que j’avais changé ; qu’elle s’en rendrait vraiment compte tout à l’heure, à la maison.
J’aurais dû. Pour la séduire. Pour l’adoucir. Pour la préparer à ce que nous pourrions vivre.
En rentrant, je lui ai proposé mon bras ; elle n’a pas saisi l’occasion de rapprochement ; elle s’est contenté de marcher du même pas que le mien, à ma hauteur, en tapant des talons sur le trottoir qui résonnait comme une horloge qui tourne à l’envers ; qui mesure le temps qu’il reste. J’ai ralenti le rythme de nos pas pour calmer mes angoisses et les battements de mon cœur.
— La poubelle jaune, il faut la sortir.
J’ai obtempéré. Ce n’était pas le moment d’entamer une énième discussion sur qui doit faire quoi et quand. Je l’ai roulée jusqu’au croisement. Des trois autres branches arrivaient trois hommes tirant aussi leur poubelle jaune. « Bonne nuit » à dit chacun. « Merci » avons nous répondu.
Je me suis dévêtu dans la salle de bain et quand je suis entré dans la chambre, Hélène avait déjà éteint la lumière. J’aurais aimé qu’elle s’aperçoive comme j’avais changé. L’explication, si elle devait avoir lieu, en aurait été plus facile, preuves à l’appui.
Je me suis couché ; je crois qu’elle faisait semblant de dormir ; je l’ai caressée tendrement, longtemps ; et longtemps nous avons fait l’amour ; comme aux premiers jours. Je regrette maintenant qu’elle ait refusé que j’allume la lumière.
……
Ce matin, l’allégresse de la nuit m’a sorti du lit de bonne heure. J’ai fait griller des toasts. J’ai préparé du thé vert pour elle, du café pour moi. J’ai pressé des oranges fraîches. Tout était déjà installé sur le plateau pour l’emporter dans la chambre. Quand j’entrerai, je le poserai sur le lit et j’ouvrirai un peu les rideaux. Après avoir déjeuner, nous pourrions faire l’amour à nouveau. Elle ouvrirai enfin les yeux et nous pourrions parler…
Elle a été plus rapide que moi. Elle est entrée dans la cuisine comme une furie, au lieu d’être contente…
« Tu me trompes ! » a-t-elle crié. Elle est ressortie en claquant férocement la porte et elle s’est enfermée dans la salle de bain. Quand je tape à la porte elle ne répond pas. J’ai cru entendre comme un sanglot, mais je n’en suis pas sûr.
Je suis assis à la table de la cuisine, sans voix.
La tête entre les mains, je pense à demain.
-IV-
HELENE
Mardi.
Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête. Georges est arrivé tôt. Il avait l’air joyeux et détendu. Au lieu de me gratifier d’un horrible baiser-bouche-sèche sur le front — geste que de sa part je trouve odieux et condescendant — il a posé un baiser léger sur ma bouche en me serrant contre lui avec délicatesse. Pour disparaître l’instant suivant dans la salle de bain : « J’ai joué au tennis avec Charles aujourd’hui… Je lui ai mis la pâtée !!! ». Il a réouvert la porte un instant, sorti la tête et rajouté « Je vais reprendre une douche. Je trouve que je sens encore la sueur. J’ai réservé au “Miam“ pour dîner, ça te va ? »
Il y a mis le ton, mais ce n’est pas vraiment une question. Dans ce genre de situation, habituellement, je réagis façon chardon. Mais ce soir, décidément, je ne sais pas ce qui me passe par la tête. Je ne réponds que par acquiescements successifs et je sors de l’armoire la robe bleue que depuis longtemps je n’ai pas eu l’occasion de porter. Je suis « Zen et Positive » ; les séances de yoga de ces dernières semaines ont donné des résultats inespérés ; disons que c’est grâce à Paul, l’homme au kimono blanc…, que je ne me reconnais plus.
J’ai tourné un peu devant le miroir de la salle de bain — quand il l’a enfin libérée — et je me suis souri. Je n’ai pas pris un gramme, la robe me donne une allure gaie et légère. Une touche de maquillage, un soupçon de blush, un rehaut de rouge sur les lèvres… Un nouveau sourire pour vérifier mes dents. Parfaites. Mes narines frémissent quand, caché derrière l’odeur de verveine du gel-douche, réapparait la même nuance de parfum inconnu, les mêmes effluves légèrement suaves et tout à fait incongrus repérés la veille. Les mêmes questions, les mêmes doutes. Je plonge mon nez dans le col de sa chemise sale, dans le drap de bain, aussi dans les chaussettes. Ce parfum est là, sans y être, comme un souvenir, ancien, une persistance, un étranger fantomatique qui passe dans mon dos. Quand je me tourne pour saisir son image je n’en perçois qu’une lueur résiduelle. Ce sentiment d’étrangeté s’évapore quand Georges m’appelle « Dépêche-toi sinon nous serons en retard et nous risquons de perdre notre place ». Quoique. J’ai la sensation que la phrase s’adresse à une autre ; sa voix a une résonance différente ; il n’a pas dit « Hélène ». Je jette un dernier regard, avant d’éteindre la lumière, par dessus mon épaule, dans le vide.
Nous avons marché côte à côte jusqu’au restaurant. Si nous nous sommes parlé, je ne sais plus de quoi, si nous avons parlé. Il a ouvert la porte de l’établissement et s’est effacé pour me laisser entrer, rajoutant à mon passage une légère courbette — le grand jeu ? La sensation de ce parfum qui me poursuit a encore une fois traversé l’espace. J’ai tourné la tête, pour voir Georges me sourire, innocent… Puis nous avons dîné. Il donnait l’impression d’être à l’écoute de ce que j’essayais de lui expliquer : l’étrangeté, l’odeur, la sensation d’une présence…
Il a posé sa main sur la mienne, comme une caresse en me disant « Tu es belle ! » ou quelque chose du même goût. Sa main sur la mienne ! J’ai ressenti à son contact comme une souffrance sourde, une décharge électrique derrière mon sternum, qui dure, dure. J’avais peut-être trop bu ? La fatigue de cette semaine de travail ? Sur le chemin du retour, il m’a proposé de m’appuyer sur son bras.
— Non, ça va bien, je n’ai pas tant bu !
Nous sommes rentrés du même pas, comme à nouveau accordés. Quand j’ai pénétré dans l’appartement, j’ai retrouvé mes épines de chardon et ma routine, j’ai quitté comme à regret la robe bleue et je me suis couchée. A la lisière du sommeil, le parfum est réapparu, dans une inspiration profonde avant de sombrer.
Est-ce que je l’ai rêvé ou cela s’est-il réellement produit , mais nous avons fait l’amour. Sa peau et son odeur, ses muscles, le contact de ses mains, tout a été différent, la façon même dont cela a commencé. J’ai préféré garder la lampe éteinte — l’image du professeur de yoga m’a traversé l’esprit, en s’attardant.
Au matin, dans ma cuisine, Georges était là. Dans ma cuisine, et je n’ai vu qu’un étranger. Je lui ai demandé de partir. D’aller retrouver qui il veut. De sortir de ma vie.
-V-
LE PONT
Il enjambe ce que les gens du cru appelle « la rivière ». Il prend au petit matin une teinte du meilleur effet : sa rambarde de pierres taillées couverte de mousse se colore d’orange ; ses pavés égaux brillent de l’humidité ambiante, comme les champs alentour ; le soleil bas traverse son arche en rasant la surface de l’eau comme un miroir qui ne reflète que les nuages, annihilant l’idée même de profondeur.
Le nom de la rivière, je ne m’en souviens plus. Je l’ai lu il n’y a qu’un instant au dos de la carte postale écrite à ton intention que je viens de poster et je l’ai oublié. La Marianne, en haut, à gauche, a sourit sur son fond rouge et crénelé comme si elle avait pu lire ma prose, attendant avec autant d’impatience que moi l’oblitération.
Je sais que quand tu l’auras lue, cette carte, tu reconnaîtras sans difficulté le lieu d’où nous sommes partis et où, si tu comprends le message, nous nous retrouverons samedi 21 à 7 heures du matin — c’est cela la teneur du message. J’aurais pu choisir 7 heures du soir, l’effet de la lumière est presque identique mais le clapotis de la surface, à cette heure tardive donne l’impression que la rivière remonte son lit vers l’amont. Mais c’est principalement parce que les pavés de sa chaussée sont ternes et poudreux quand la nuit se prépare que j’ai choisi le lever du jour.
Tu arriveras du village. J’entendrai les chiens suivre ta progression, aboyant gentiment à ton passage. Le claquement de tes talons ne viendra que plus tard, martelant l’air frais comme une horloge, des pas décidés qui s’approcheront et moi, transi sur le muret, qui n’ose rai encore lever les bras pour signifier ma présence.
J’hésite encore sur ma position : face au soleil ce serait gai et esthétique. Tu verrais mon corps dressé comme une sentinelle à te guetter et à t’attendre. Les premiers rayons donneraient un reflet doré à ma peau. Tu te dirais que tu as, depuis tout ce temps, manqué quelque chose à rester loin de moi. Oui, ce serais joli, mais je ne verrais rien à cause du soleil, dans mes yeux.
Je crois qu’il vaudrait mieux que je m’installe sur l’autre côté. J’aurai le soleil dans le dos mais il traverserait mes cheveux que j’aurais pris soin de mettre en désordre. Je ne raterais rien de ta venue sur ce pont. Ma position, juste au milieu, au point culminant de la passe, me donnera un avantage qui ne pourra t’échapper quand j’étendrai les bras en signe de bienvenue, découpant en quartier la lumière de ce matin d’équinoxe.
Ta robe courte, tes chaussures à talon, tes lunettes comme des yeux immenses qui s’avancent vers moi. Le métronome de tes pas. La fluidité de tes cheveux défaits. L’odeur de miel de ton savon qui reste longtemps sur ta peau. Je m’en délecte par avance.
J’aurai ôté mes vêtements et ne serai plus vêtu que d’un maillot choisi pour l’occasion. Toutes mes affaires soigneusement pliées pour que tu vois à quel point j’ai changé.
L’ombre de mon corps dressé sera immense, projetée au milieu du passage telle une barrière infranchissable. Tu auras, en voyant cela, une hésitation. Comment traverser l’ombre quand on arrive de la lumière ? Qui sait si cette ombre ne cache pas quelque piège, ornière ou gouffre ? Où nous mènerait une chute dans un tel moment ? Tu enlèveras certainement tes lunettes immenses pour être sûre qu’il s’agit bien de moi et, en levant la tête tu seras éblouie jusqu’à faire un faux pas. Les sandales à talons dans les creux mous du pavement seront mes alliées. J’attraperai ta main qui bat l’air, qui cherche l’équilibre pour t’éviter la chute, pour que tes jolis genoux ne soient pas écornés. Si à ce moment-là, ta main dans la mienne essaie de s’échapper, nous n’aurons plus rien à nous dire. J’ouvrirai la mienne, je laisserai aller, pour te libérer une nouvelle fois. Ce sera la dernière.
Si les choses dérapent, si tu glisses, si ma main ne peut te retenir, ça en sera fini, pour toujours, de notre histoire à épisode. Pour ce chapitre, au lieu de nos signatures conjointes, l’écrivain notera les trois lettres fatales « FIN ».
Je me retournerai vers la lumière après t’avoir dit « Adieu », j’étendrai mes bras une nouvelle fois, pour prendre un nouvel élan, je glisserai sur les rayons solaires avant de disparaître de l’autre côté du miroir. Durant mon envol, j’entendrai comme un cri de regret que tu pousseras en ne me voyant plus.
Tu comprends pourquoi ce que j’écris maintenant ne pouvait pas se trouver sur la carte postale ?
L’eau fraîche de cette rivière dont le nom m’échappe, sera le linceul de cette histoire. Tu pleureras un peu pendant que je me glisserai sous le pont. Avant de regagner la rive je vérifierai bien que tu sois repartie.
