Trois…

Diane et Dorian et moi
J’ai ouvert les fenêtres avant de quitter la maison et maintenant que j’ai refermé la porte, que le pêne à grand bruit a rejoint sa logette, dès la dernière marche du perron je suis assaillie de regrets.
A l’intérieur un courant d’air fait claquer une porte, comme pour m’avertir d’un danger imminent, d’une possible intrusion, d’une prise de risque. Pourrais-je résister à la tentation de revenir sur mes pas, d’entrer, de couper cette respiration dont la bâtisse a forcément besoin. Non, pas encore, pas aujourd’hui. Le lilas est fleuri et ce n’est pas cette giboulée qui révèle le vert vif des feuilles nouvelles ou ce vent léger qui aimerait être pris pour une bourrasque qui pourrait me faire céder.
Quand je quitte la maison, je ne suis jamais tranquille. Pourtant je n’en suis jamais très éloignée. Les chambres sont fermées. Les lampes éteintes. les tapis roulés dès le début du printemps et jusqu’aux premières pluies d’automne. Le vent peut prendre possession de la zone habitée.
Dans la zone délaissée du premier étage, les chambres vides, les rayonnages des bibliothèques s’empoussièrent, engendrant une image floue de notre vie d’avant. Quelques fois et toujours sans prévenir Diane ou Dorian reviennent, sans prévenir. C’est lui qui a installé cette manière. Notre mère n’a jamais rien fait pour le retenir et quand Diane menaçait de faire de même elle justifiait les départs de notre frère en disant « c’est un garçon… » et cette phrase ne pouvait se terminer sans un soupir fataliste.
« Il est l’heure de changer de vie », c’est ainsi que Dorian annonçait son départ qu’il soit resté deux jours ou deux mois ou même une année, il disait cela quand il avait déjà porté son sac sur son épaule et debout sur le perron il répétait cette phrase comme s’il s’agissait de la première fois, comme si nous ne nous y attendions pas, comme s’il essayait de nous surprendre ou de nous faire enfin comprendre que nous pourrions lui emboiter le pas.
Diane et moi regardions son dos sur lequel le sac semblait une bête vivante et parasite, écoutions le roulement du gravier de l’allée et le claquement métallique du portail vite ouvert et refermé d’un geste sec. Quand la rumeur de la ville reprenait le dessus, Diane me fixait d’un regard incisif, dans les yeux, jusqu’à ce que je pleure. Elle éclatait alors d’un rire clair, tournoyait dans le couloir, se cachait derrière une porte, tapait des talons sur le bois des escaliers. Quand elle avait atteint l’étage elle se penchait par dessus bord en criant « Il est l’heure de changer de vie pour Diane, Il est temps de changer de vie pour Diane, Dorian l’a bien fait ! ».
Notre mère ne disait rien, elle avait l’habitude. L’habitude de nos chamailleries, l’habitude des départs, des soupirs et des retours.
Un matin elle n’est pas descendue à l’heure habituelle. Quand Diane et moi sommes montées elle était partie. Partie de la manière dont on part quand on a fait son temps, partie normalement mais surtout définitivement.
Nous avons rangé, fait la chasse aux poussières et aux idées noires, fait disparaitre les vêtements qui s’étaient amoncelés sur le fauteuil de sa chambre jusqu’à glisser mourants sur le tapis de soie. J’ai fermé les persiennes et tiré les rideaux. Diane a retiré la clef restée à l’intérieur et en sortant a verrouillé la porte.
Notre vie a pris un tournant que les jeux que nous avions quand la maison vivait de nos cris auraient dûs nous laisser prévoir. Je veux dire que ma vie n’a pas pris de tournant et quand Diane a dit « Il est l’heure de changer de vie » qu’elle a pris son sac sur l’épaule et qu’elle a descendu l’allée j’ai agité la main pour lui dire au revoir. Elle ne s’est pas retournée je crois, elle a fermé le portail sans heurt. Dorian lui aimait particulièrement ce moment où il claque comme un gong et que le son perdure jusqu’au bout de la rue, une musique de la disparition.
C’est cela que je veux dire, ma vie n’a pas pris de tournant, ma vie n’est qu’une boucle qu’aucun obstacle ne peut émouvoir, sauf peut-être ce bruit d’une porte qui claque au printemps. Pas en été quand la chaleur fait disparaître la poussière du dedans pour l’attirer au dehors par un phénomène inexplicable.
Depuis quelques jours quand je quitte le jardin je regarde la maison déserte et je ressens une connivence avec elle, elle m’observe quand je m’éloigne. Quand au portail je me retourne je la trouve vivante, imposante, présente, en espérance de mon retour…
Diane aussi est partie, sans un regard. Une possibilité que Mère n’avait jamais envisagée. Mère n’avait d’autre réponse à la question du départ que « c’est un garçon Dorian » comme si les hommes étaient condamnés depuis leur apparition au le monde à partir. Elle nous parlait de la vie comme elle vient et des hommes comme ils s’en vont, une fatalité qui nous fixerait nous les femmes à rester où nous sommes.
J’ai reçu une carte postale de Dorian au texte on ne peut plus laconique « tout va bien, nous je serai bientôt là, Je vous embrasse ». L’image en couleur ne ne donne aucune information d’origine.
